Des jeunes décrocheurs au pied du mur
Depuis 2009, l’Afpa et l’association Acta Vista, mettent leurs compétences en commun en région Paca, pour permettre à de jeunes décrocheurs scolaires sans emploi d’acquérir une qualification professionnelle dans les métiers du bâtiment, en restaurant le patrimoine régional. Dernier exemple de cette coopération sociale et solidaire constructive : la réhabilitation de la batterie de la Cride, dans le Var, qui vient d’être inaugurée après trois ans de travaux.
C’est un chantier pas comme les autres qui vient de s’achever à la pointe de la Cride, à quelques encablures de Toulon, dans le Var. Un chantier qui aura permis la restauration d’une batterie côtière fortifiée du XVIIe siècle, mais qui aura également offert un avenir à quarante jeunes en rupture avec le monde professionnel.
En 2013, la mairie de Sanary-sur-Mer rachète au ministère de la Défense ce site à l’abandon sur le territoire de sa commune, afin d’y créer, à terme, un musée de la mer et de la plongée. Mais à cet objectif patrimonial et écologique, Ferdinand Bernhard, le maire divers droite de la cité varoise va y adjoindre un volet social en confiant la réalisation des travaux à l’association marseillaise Acta Vista, avec l’objectif d’y créer un chantier école du patrimoine.
5 000 chômeurs formés
Depuis bientôt 15 ans, en effet, Acta Vista implante sur toute la région Paca et sur la Corse, des chantiers de formation et de qualification professionnelles aux métiers du patrimoine bâti ancien, dédiés aux personnes les plus éloignées de l’emploi. « La création de notre association, explique Pâquerette Demotes-Mainard, responsable des partenariats et projets culturels de l’association, relève d’un triple constat : un taux de chômage important notamment chez les jeunes de la région, un patrimoine historique à l’abandon et des difficultés à trouver de la main-d’œuvre qualifiée dans certains métiers de la restauration du patrimoine. L’idée a donc été de former des jeunes décrocheurs scolaires sans qualification, éloignés de l’emploi depuis longtemps et de les mettre sur un chantier de restauration avec pour eux l’objectif de trouver un emploi durable à la sortie de la formation. »
Une double mission de sauvetage du patrimoine local et d’insertion des jeunes qui aura permis à Acta Vista, depuis sa création en 2002 et avec l’aide de mécènes[1], de restaurer des sites emblématiques de la région (le Fort de Ganteaume, à Marseille, en 2007 ; l’église St-Erasme, à Ajaccio, en 2013, le Fort du Grand Langoustier, sur l’Ile de Porquerolles, en 2013…), mais aussi de former et d’embaucher plus de 5 000 personnes, sous forme de contrats d’aide à l’emploi de six mois, renouvelables une fois et payés au smic. L’Etat prenant à sa charge entre 70 et 100 % du coût des salaires tandis que le volet formation est financé par Uniformation, l’Opca (Organisme Paritaire Collecteur Agréé) de l’économie sociale.
Sur le chantier école de la batterie de la Cride, quarante jeunes décrocheurs scolaires se sont ainsi vus offrir ce type d’embauche avec in fine le titre professionnel de « maçon du bâti ancien ». Des jeunes qui ont dû passer par une sélection rigoureuse, même si les formations dispensées ne nécessitent « aucun prérequis, aucun diplôme et aucun savoir particulier », affirme Pâquerette Demotes-Mainard. « Nous recrutons nos stagiaires à proximité de nos chantiers afin de favoriser l’insertion des jeunes locaux » insiste la responsable en mettant l’accent sur la nécessaire motivation des candidats, leur maturité et leur personnalité. « Nous sommes très exigeants sur la ponctualité, l’esprit d’équipe et le comportement en général. C’est la même chose dans n’importe quelle entreprise ! »
BAO pour la formation, l’Afpa pour la qualification
La formation des futurs maçons est assurée par BAO Formation, une association créée en 2005 par Acta Vista afin d’assurer l’enseignement pratique des métiers du bâti ancien, sous l’égide de Compagnons du devoir qui « ont cette capacité, cette facilité presque naturelle à transmettre leur savoir » justifie Céline Yordikian, directrice de BAO Formation. La qualification a en revanche été externalisée à l’Afpa (association pour la formation professionnelle des adultes). « Nous ne voulions pas être à la fois juge et partie, c’est pourquoi nous avons confié en 2009 la qualification à un autre organisme certificateur, justifie Céline Yordikian. Nous avons choisi l’Afpa car elle pouvait répondre immédiatement à nos besoins et était tout à fait adaptée aux difficultés des personnes que nous formons, des jeunes éloignés des dispositifs de formation classiques et parfois en situation d’échec scolaire. »
Les deux organismes ont d’ailleurs travaillé de concert à la pédagogie du dispositif, Jackie Boesch, manageur de formation au centre Afpa de Marseille-La Treille, ayant notamment œuvré dès 2009 avec les équipes de BAO pour adapter les modules pédagogiques et les référentiels. En 2010 BAO Formation et l’Afpa ont signé une convention régionale qui implique désormais quatre centres Afpa en Paca - Marseille-La Treille, Toulon-La Valette, Istres, Gap - et le centre d’Ajaccio en Corse, « sur quatre titres professionnels différents, précise Céline Yordikian : maçon du bâti ancien, menuisier d’agencement, couvreur zingueur et agent d’entretien du bâtiment. Ceci afin de pouvoir couvrir nos différents besoins de qualifications au plus près de nos chantiers de restauration. »
À la fin de leur année de formation, les quarante stagiaires de la batterie de la Cride, se sont ainsi retrouvés durant une dizaine de jours au centre de La Valette, dans le Var, pour l’examen de leur titre professionnel, obtenant « 100 % de réussite en 2015 et 80 % en 2016 » se félicite José-Louis Pédro, l’un des manageurs de formation du centre varois. Des chiffres que confirme Céline Yordakian : « Sur l’ensemble des formations menées par BAO pour le compte d’Acta Vista, 9 personnes sur 10 se qualifient au titre professionnel, et à l’issue de la formation, 60 % des stagiaires, soit 2 jeunes sur 3, trouvent un emploi ou suivent une autre formation. »
Horizon national
Acta Vista qui opère aujourd’hui sur quatre chantiers régionaux (Le Fort St Nicolas à Marseille, l’Hôpital Caroline sur les îles du Frioul, l’église St Nicolas à Marignane et une tour médiévale à Appietto, près d’Ajaccio), espère pouvoir essaimer son modèle sur d’autres régions avec l’ambition de doubler chaque année le nombre de personnes bénéficiant de cette formation qualifiante. « Nous avons le projet de nous implanter en Pays de Loire, en Languedoc-Roussillon et en Ile-de-France, confie Céline Yordakian. À terme, nous espérons que notre activité devienne nationale. »
Une perspective encouragée par le fait qu’en décembre dernier Acta Vista a figuré au nombre des 15 lauréats du projet « La France s’engage », un label lancé par le Président de la République François Hollande en 2014 pour récompenser les projets des associations les plus innovantes, assurées de « l’appui des services de l’Etat pour un développement rapide et efficace sur l’ensemble du territoire ».
Philippe Lefebvre
[1] La Fondation du Patrimoine, Accor-Hotels, la fondation d’entreprise Total, Suez environnement, la Fondation Legallais…